Gérard Pont – Morgane Production : « La recherche de profit ne doit pas primer sur la culture, la transmission et la passion »

Un producteur animé par sa passion pour le spectacle, la musique et plus globalement pour la culture française depuis 40 ans. L’écosystème du live made in France n’est pas parfait mais il est ce qu’il doit sa richesse, sa constance et sa résistance aux entrepreneurs comme Gérard Pont. Et parce qu’il se fait rare en interview, le Directeur Général de Morgane Production, qui organise le Printemps, et Président des Francofolies s’exprime sur ce qui lui est de plus cher, l’essence de son métier, ce qui en fait la richesse et la singularité, mais aussi ce qui le fragilise.

CULTUREBIZ : Vous déclarez régulièrement que vous ne pensiez pas que le spectacle et les festivals deviendraient un tel business. Quelle lecture de l’écosystème du spectacle fait l’entrepreneur que vous êtes ?

Gérard Pont : C’est un secteur qui a énormément changé. En 1979 quand j’ai organisé mon premier festival et les pouvoirs publics y étaient hostiles parce que les lieux de réunion des jeunes faisaient peur. Je me souviens qu’il avait fallu convaincre les autorités de nous autoriser à organiser ce festival. Créer un festival était vu comme une démarche militante et antisystème, il y avait évidemment très peu de festivals et aujourd’hui, il y en a des centaines et des centaines. Tout le monde veut avoir son propre festival : les villes, les régions, mais aussi les entreprises, les marques, et surtout les grands groupes qui dominent le show business et se sont emparés des festivals. A l’époque, je me battais pour faire venir des groupes de rock et je ne pensais pas que cela deviendrait un business aussi attractif et aussi lucratif, au vu de la présence des grands groupes dans le secteur qui s’est accrue ces dernières années. Je pense qu’il y a plusieurs facteurs qui expliquent l’intérêt des grands groupes pour le live, l’une d’entre elles est que le spectacle ne sera jamais affaibli par le numérique. L’émotion ressentie par les spectateurs devant la scène ne peut être substituée par aucune autre et ne peut être retranscrite. Les spectateurs sont d’ailleurs prêts à dépenser beaucoup dépenser pour voir les têtes d’affiche comme les Rolling Stones ou Ed Sheeran. Il n’y a pas beaucoup de marchés où les consommateurs dépensent autant. Et aujourd’hui on voit que la recherche de profit a pris le pas sur la passion, sur le partage, sur la transmission, sur la culture. Les grands festivals ont certes des têtes d’affiche, mais peu de jeunes talents, et surtout prennent peu de risques. Un festival doit avant tout être un lieu de partage, de transmission et de découverte. Et c’est en train de se perdre.

La filière du spectacle semble désormais, à tout le moins plus que jamais, segmentée entre les indépendants et les grands groupes. Votre position quant à l’évolution du métier est clairement en opposition avec celle d’Angelo Gopee, le Directeur Général de Live Nation France, sur la question de la concentration. Quelle est votre analyse du sujet ?

Nous sommes portés par la culture et je ne crois pas que nous soyons avant tout des « entertainers » mais qu’au contraire nous avons une mission culturelle et éducative. Je ne partage effectivement pas la vision d’Angelo Gopee mais je la respecte. Les structures qui sont des entités de grands groupes ont fait de l’entertainment, et donc de la rentabilité, leur cœur de métier. En tant qu’entrepreneur alimenté par la passion depuis tant d’années, je pense que l’on peut gagner de l’argent en étant cohérent avec ses valeurs. Nous nous investissons totalement pour partager et faire rayonner nos valeurs. Au-delà de leur identité de festivals de musiques actuelles, le Printemps de Bourges et les Francofolies ont pour mission de rendre la culture accessible de par des prix attractifs, de faire découvrir des jeunes talents, ou encore de faire de l’éducation culturelle. Les scolaires et les jeunes étudiants ne vont pas tous au théâtre ou au cinéma mais ils écoutent tous de la musique, toutes les musiques, qu’elles soient urbaines ou classiques sont donc un vecteur puissant de culture et de vivre ensemble.

« Nous nous heurtons à une hausse vertigineuse des cachets d’artistes »

La francophonie est au cœur de la musique du Printemps de Bourges et des Francofolies. Y-a-t-il une véritable ambition politique pour la Francophonie ?

Les pouvoirs publics ne font pas assez pour faire rayonner la francophonie dans le monde. La chanson française pourrait et devrait être un vecteur de rayonnement puissant pour la France. Nombreux sont les spectateurs qui aiment la chanson française dans les pays étrangers, il y a une vraie appétence pour. Quand on fait les Francofolies à la Réunion, ce sont 20 000 personnes situées à des dizaines de milliers de kilomètres de la France, et qui ne sont pas toutes d’origine française, qui chantent en français et à l’unisson. La chanson française et plus généralement la musique « made in France » a un potentiel considérable à l’international. Saluons et félicitons d’ailleurs Marc Thonon et l’équipe du Bureau Export qui fournissent un excellent travail pour dynamiser l’export de la musique. L’on peut tout de même souhaiter que l’accent soit davantage mis sur le spectacle pour qu’il soit aussi boosté que la musique enregistrée. Nous avons besoin de faire rayonner nos artistes sur les scènes du monde entier. Des festivals mettant en avant les artistes anglo-saxons comme Coachella ou le Download il y en a dans le monde entier mais il n’y a qu’un festival Les Francofolies. On est au Canada, en Belgique, au Bulgarie, on va être en Nouvelle Calédonie, au Lux, en Israel. Les gens veulent ce festival parce qu’il s’appelle les Francofolies et qu’il défend et expose la francophonie.

Les organisateurs de festivals historiques semblent constamment être dans l’incertitude quant à leur pérennité. Pouvez-nous évoquer les principales entraves à l’équilibre des modèles économiques de vos festivals ?

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