Eric Bellamy – Yuma Prod « Plusieurs artistes ont émergé dans le circuit des festivals mais le rap reste marginalisé » 

©️ Julien Vachon

De l’audace, beaucoup de professionnalisme et encore plus de persévérance, le tout piloté par la passion pour le rap. C’est ce qu’il lui a fallu pour devenir un poids lourd dans le secteur du live. « Dur, ferme, franc, fier, fort, hardcore, jusqu’à la mort ! » comme dirait Kery James. Et parce qu’il était déjà sur le terrain à une période où le rap n’était pas au mieux de sa forme dans les charts et encore moins sur scène, il est certainement le plus légitime à bénéficier de la popularité et de la demande pour les musiques urbaines dans les salles de concerts. A l’aube de sa dixième année d’activité, Yuma Prod passe à un autre stade. Eric Bellamy, son Gérant, présente les grands axes de sa nouvelle approche dans l’industrie. Le producteur fait par la même occasion un point sur la place des musiques urbaines dans les festivals, et sur l’impact potentiel de la concurrence sur son activité.  

CULTUREBIZ : Pouvez-vous exposer les principaux axes de votre positionnement sur le marché du live ?  

Eric Bellamy : Nous tournons autour de 400 concerts par an avec une marge de progression située autour de 15 %. 2017 a été une année de transition importante pour la stratégie de Yuma Prod. Nous avons passé des accords de coproduction avec plusieurs structures très importantes pour un certain nombre de tournées, comme Olympia Production (Vivendi) ou Décibels prod (Warner Music France). Les maisons de disques qui détiennent des participations dans ces structures ont longtemps été exclusivement dans une logique de 360° mais elles sont désormais ouvertes à ce type de collaboration.  Nous nous sommes également focalisés sur le renforcement de Strong Live Agency, la structure dédiée aux clubs montée en parallèle de Yuma Prod. Un poste a été créé à cet effet. Les relations avec les managements sont aussi un aspect que nous avons travaillé chez Yuma Prod dans une logique d’augmenter les signatures pour être beaucoup plus offensifs à la fois en matière de live que dans le domaine des clubs. Notre activité globale devrait donc connaître un pic en 2018.  

« Notre stratégie à venir est de faire des propositions qui engloberaient du live et du club » 

L’évolution du marché de la musique enregistrée, compte tenu de la prééminence des musiques urbaines dans les charts tout au long de l’année, a-t-elle des effets positifs sur votre activité de producteur de spectacles ? 

On est passé d’un vrai basculement de salles de concerts, notamment les SMAC qui faisaient trois à quatre artistes par trimestre et qui maintenant en font deux à trois fois plus. Il n’y a qu’à regarder la programmation des festivals, on y retrouve maintenant très souvent toute une sélection d’artistes hip hop. Ce qui a pesé aussi dans la balance pour les programmateurs ça a aussi été le succès en séries des artistes dans les charts. Chez Yuma Prod, en 2017 nous sommes restés sur la lancée de 2016 en termes de nombre de spectateurs parce que nous avons axés le travail sur des nouvelles signatures, sur un renouveau du catalogue, en minimisant la prise de risques. Nous étions vraiment dans l’optique de consolider les structures, avec un renforcement des équipes de communication et du marketing entre autres. Mais l’évolution du marché impacte aussi le live. Sur le marché des clubs par exemple, nous avions misé sur le fait qu’ils ne seraient plus uniquement réservés aux artistes faisant de la ‘trap’ et les clubs se sont effectivement ouverts au rap dans toute sa globalité. Notre roster comprend maintenant une dizaine d’artistes. Notre stratégie à venir est de faire des propositions qui engloberaient du live et du club. Nous avons l’intention d’arriver auprès les structures de management pour leur proposer un projet live qui soit encore plus global. Il y a une vraie économie dans les clubs, cela va permettre aux artistes de toucher un autre public, de diversifier leurs sources de revenus, et d’enrichir leur expérience sur le live. Nous aurons d’ailleurs une approche en matière d’export sur le marché des clubs. 

« Il y a encore un gros travail à faire notamment auprès des programmateurs des grands festivals » 

Avez-vous avancé sur la problématique de faire émerger les artistes urbains dans les festivals ? La solution n’est-elle pas de créer un festival, étant donné que les musiques urbaines ont leur propre public ?  

Plusieurs artistes ont émergé dans le circuit des festivals, mais ça ne change pas le fait que le rap reste marginalisé. A vrai, il n’y a qu’une poignée d’artistes qui font des tournées de festivals. Cette année c’est Orelsan, Nekfeu et Big Flo & Oli. Il y a encore un gros travail à faire notamment auprès des programmateurs des grands festivals pour leur faire comprendre que les artistes hip hop fédèrent le public qui écoute et que ce dernier souhaite les voir sur scène au milieu des têtes d’affiche des autres genres de musiques. Niska, que l’on produit, est programmé dans plusieurs festivals cet été. L’énorme succès de ‘Réseaux’ a permis de convaincre les programmateurs que l’artiste fait des tubes populaires. Mais le contenu subversif de certains textes lui ferme encore certaines portes, et il est exclu de la majorité des 20 festivals institutionnels, alors que c’est un des plus gros succès de l’année. Certains n’ont pas encore compris que les paroles ne sont pas aussi choquantes qu’avant du point de vue des spectateurs, et je pense que ça va être encore long, on est encore dans un choc entre les générations. 

Les musiques urbaines ont leurs publics. Avec la percée du streaming gratuit et payant dans les habitudes de consommation, elles n’ont clairement plus besoin du public des autres musiques. La solution ne serait-elle pas que les producteurs qui en ont fait leur cœur de métier prennent l’initiative de créer un festival d’envergure ? 

Je pense que les musiques urbaines peuvent encore gagner en puissance. Pour ça, on a donc encore besoin d’élargir auprès du grand public. Rentrer dans le circuit des festivals doit se faire de la meilleure des manières et avec un ou plusieurs projets très ambitieux, on ne peut pas créer des festivals pour faire 5 000 spectateurs par soir. Si un festival urbain doit se créer il faudra aller chercher les 15 à 20 000 festivaliers par soir. L’idée commence à mûrir auprès de certains producteurs.   

« L’arrivée d’acteurs issus de groupes industriels nous oblige à revoir notre positionnement et notre modèle » 

La montée en puissance des leaders sur le marché  dans le domaine des musiques urbaines (Live Nation France, Décibels, Arachnée production, etc.) a-t-elle de quoi vous inquiéter ?  

A vrai dire, ce qui m’inquiète c’est l’agressivité des deals aujourd’hui. Les producteurs des musiques urbaines ne sont pas les seuls concernés. Ce qui est sûr c’est qu’on est dans une réelle bataille entre une dizaine de tourneurs alors qu’on est encore trois ou quatre il y a quelques années. Aujourd’hui, un rappeur plébiscité par le public peut faire une tournée de dix tourneurs avant de choisir celui qui va produire ses spectacles, de même qu’il va voir avoir des discussions avec une dizaine de labels. Le marché est beaucoup plus concurrentiel qu’avant et cela peut avoir un impact sur nos marges. L’arrivée d’acteurs issus de groupes industriels qui sont prêts à faire des deals où ils sont payés au forfait nous oblige à revoir notre positionnement et à revisiter notre modèle en permanence. 

De plus en plus d’acteurs démontrent un intérêt grandissant pour le marché africain. Les rappeurs français sont les artistes les plus populaires sur ce continent, en particulier dans les pays francophones. L’Afrique fait-elle partie de vos orientations à venir ? 

Exactement, j’étais tout récemment à Abidjan, qui est vraiment la plateforme de tout ce qui est en train de se mettre en place dans le domaine de la musique. Vivendi, Universal Music et Sony Music y sont implantés. Il ne manque plus que Warner. Dans un premier, nous y allons régulièrement pour trouver les bons partenaires dans l’optique d’y faire du booking pour nos artistes et identifier les spécificités sur ces territoires.